BOUH !
Comme faire peur gentiment à un enfant. Comme une mauvaise blague de grands. Comme on est tous des enfants, petits ou grands. Comme on peut pleurer à tout moment. « Bouh ! » Comme un écho au premier album, « Débat de Boue » qui a vu entrer il y a trois ans sur la scène chanson Imbert Imbert, fascinant iroquois au carquois empli de flèches brutes et tendres, perçant nos cœurs, réchauffant nos âmes un peu perdues. Avec « Bouh! » Imbert Imbert étonne et bouleverse encore d'avantage : un album où le jazz et la chanson ont rarement été aussi intensément à l'unisson.
Trois ans qu’il arrivait seul sur les planches. Seul ? Non. Une contrebasse, toujours. Prolongement rond de son profil sec, appendice ventru greffé dès le berceau ou presque. Mathias Imbert, 30 ans, fait corps avec sa « grosse » depuis quinze ans. Conservatoire et école de jazz ont façonné le duo symbiotique entre l’écorché et la dame de bois mais aux cordes sensibles. Il en joua longtemps en instrumentiste, frôlant la chanson de sa fibre free : des petits groupes à Montpellier où il a grandi, au quintette réaliste Derien en passant par le Jim Murple Memorial.
A l'heure du second opus et après le minimalisme de "Débat de Boue", son désir de spontanéité et d’enregistrement live l’emmène vers un cador : Jean Rochard. Le producteur et réalisateur, qui partage sa vie et son travail entre Paris et Minneapolis, est une référence dans le monde du jazz et des musiques improvisées. Depuis le début des années 1980, Jean Rochard a produit plus de 150 albums, que ce soit dans le cadre de son label nato, ou avec Universal Jazz pour qui il a réalisé la série d'album « Minneapolis » de Michel Portal.
« Bouh ! » est enregistré à Paris aux studios Pigalle, Meudon et Acousti au printemps 2009. Ce nouvel album d'Imbert Imbert réunit des pointures du jazz contemporain : le contrebassiste Bruno Chevillon, mentor d’Imbert Imbert, Benoît Delbecq (claviers préparés), Janick Martin (accordéon), Pablo Cueco (zarb), Pascal Corriu (guitares). Klaus Blasquiz, ancien chanteur de Magma, vient également poser sa voix chthonienne sur deux titres. L’ami batteur Frédéric Jean (Olivia Ruiz, Babx), déjà de l’aventure du premier disque, est aussi là. Et bien sûr la contrebasse et la voix de Mathias, graves et rondes.
Le mixage et le mastering de « Bouh ! » ont lieu à Minneapolis, au studio Creation Audio, chez Steven Wiese, vieux complice de Jean Rochard. Pendant ces séances de travail, riches de rencontres pour Mathias Imbert, Jacqueline Ultan et Michelle Kinney, deux violoncellistes américaines, viennent parachever l’épopée harmonique de « L’hymne à la vie », point d’orgue, sommet médian de cet album luxuriant et intimiste à la fois.
La richesse des compagnons musiciens est un écrin soyeux aux textes et mélodies de Mathias, sans jamais enfermer cette douceur acérée et unique. On retrouve la plume qui se balade sur les blessures d’un monde malade et les joies d’un môme qui aime. On retrouve les ballades comme des plumes qui bercent, frappent ou bousculent. La beauté du corps-à-corps (« Contre toi »), la gestion charnelle et poétique de l’absence (« Je te con vit »), l’anarchisme de l’aimée ou de l’aimer (« Ni déesse ni maîtresse ») : Imbert Imbert chante l’éternel sentiment avec une sensualité sourde et une trivialité lumineuse.
Contre tout. Cela pourrait être le mot d’ordre du constat social, condition humaine sur laquelle le chanteur jette un regard radicalement désenchanté. Contre tout mais pour la vie, celle qui fait se dresser les consciences et les peuples : Imbert Imbert enrage contre un système qui écrase (« Les doigts de la honte »), son pays qui file un tragique coton (« Mieux vaut se taire »).
Et le chanteur de traîner les godasses, sourire en coin, en poche un lance-pierres que n’aurait pas renié Renaud qu’il a écouté jadis en boucle. Qu’est-ce qu’on fait dans ce capharnaüm ? On se débrouille comme on peut, maître de rien. Alors « J’oscille », « L’hymne à la vie », « Les confessions de la poussière », et la magnifique reprise de « Tout fout l’camp » écrite par Raymond Asso et Juel, interprétée par Damia puis Piaf. Et puis « Bouh ! » chanson-titre de l’album, déclinée en quatre chapitres, fil rouge d’un voyage en poésie-jazz, en intemporelle chanson réaliste. Imbert Imbert a la dent dure mais l'œil résolument fraternel.
« Et si t’enlèves les godasses
Le fut’ en cuir, la contrebasse
Derrière le masque du chanteur
Si tu fais « Bouh ! », ça pleure. »